samedi 22 juillet 2017

Froome entre dans l’Histoire, Bardet frôle la correctionnelle

Dans la dix-neuvième étape, un contre-la-montre dans les rues de Marseille, le Britannique a assuré son quatrième succès dans le Tour. Rigoberto Uran a repris la deuxième place à Romain Bardet, qui a sauvé sa place sur le podium d’une petite seconde. Le chrono a été remporté par le Polonais Maciej Bodnar.
 
Froome va entrer dans l'Histoire.
Route du Tour, envoyé spécial.
Et le Vélodrome redevînt un antre cycliste.
Et Chris Froome se succéda à lui-même.
Et Romain Bardet sauva sa place sur le podium d’une toute petite seconde…
Trois phrases suffisaient à résumer un samedi de Tour à Marseille, qui accueillait un contre-la-montre inédit (22,5 km) comme ultime temps fort d’une édition ambivalente. Le tracé de ce chrono, plutôt prestigieux dans la cité phocéenne, partait du Vélodrome, longeait le littoral par la corniche, contournait le Vieux-Port avant un demi-tour au niveau du MuCEM (Musée des civilisations d'Europe et de la Méditerranée), puis il offrait une grimpette brutale, par la montée de la Bonne Mère (1200 m à 9,5 %), jusqu'à Notre-Dame de la Garde, pour enfin redescendre vers la mer et revenir sur le boulevard Michelet, retour au Vélodrome. Imaginez un peu. Le climat était même au rendez-vous, beau et chaud (30°C). Et pourtant, autant le dire crûment, avant toute autre considération: ce fut un échec!
 
Le chronicoeur ne parle pas là de la course. Encore que le parcours en lui-même mériterait un examen critique inventorié dans la mesure où il ressemblait plus à un prologue qu’à un exercice de puissance. Non, le chronicoeur évoque le succès populaire attendu, qui ne fut pas, mais pas du tout au rendez-vous! Les organisateurs attendaient plus de 60000 personnes dans le Vélodrome: celui-ci était au deux-tiers vide. Quant aux bords des routes, ceints sur leur totalité d’une double haie de barrières, la foule se devinait à peine dans les longues lignes droites, et la seule concentration de spectateurs se vit – dieu merci! – dans la côte de Notre-Dame de la Garde. Avec Marseille, qui hélas reçoit trop rarement la Grande Boucle, nous imaginions vivre une sorte d’apothéose à la veille des Champs-Elysées. Notre tristesse fut au moins à la hauteur de notre attente.
 
Mais revenons à la course. D’abord du côté de l’Histoire. Ce contre-la-montre, qui faisait donc office de dernière explication entre les favoris pour le titre, ne laissa finalement pas l'ombre d'un doute. Mais qui y croyait vraiment? Chris Froome (Sky), sans trop trembler, resta l’intouchable du Tour. 
 

vendredi 21 juillet 2017

Moment de dépression, avant le chrono de Marseille

Dans la dix-huitième étape, entre Embrun et Salon-de-Provence (222,5 km), victoire en solitaire du Norvégien Boasson Hagen (Dimension Data). Samedi, contre-la-montre décisif à Marseille. Chris Froome a course gagnée. Romain Bardet terminera-t-il deuxième ou troisième?

La victoire de Boasson Hagen...
Route du Tour, envoyé spécial.
Ce vendredi 21 juillet, une sorte de dépression post-cimes a mordu le moral du chronicoeur, de la suiveuse et d’une partie de la caravane, tous engagés dans une grande descente vers le sud, entre Embrun et Salon-de-Provence, soit la plus longue étape de l’édition 2017: pas moins de 222,5 kilomètres, pour venir s’échouer aux portes de la Méditerranée, le nez au vent et les bras enduits d’embrocations de lavande. Autant l’avouer, tourner le dos aux montagnes – lieux privilégiés des vocabulaires oniriques et historiques du Tour – s’apparente à une sorte d’arrachement d’autant plus douloureux qu’il se reproduit chaque juillet recommencé. Le rituel est immuable. Il y a l’avant, puis l’après. Et tout passe si vite dans le feu de la course, de ses hauts, de ses bas, qu’une profonde désorientation s’empare de vous à la mesure de l’événement, de sorte que ce moment stratégique signe toujours la mort de quelque chose d’authentiquement supérieur, et surtout, la fin prochaine du Tour pour seul horizon. 

Avant d’évoquer l’ultime grand moment pour la victoire finale, samedi 22 juillet dans les rues Marseille, le peloton chemina, ce vendredi, vers la grande bleue nourricière sans trop se poser de questions. Les 169 rescapés absorbèrent des routes sinueuses et très vallonnées, traversant les paysages des Alpes-de-Haute-Provence, au pied de la montagne de Lure, pour rejoindre le très touristique Lubéron, avant le final dans la plaine de la Crau, souvent très ventée. Trois côtes de troisième catégorie, la dernière (col du Pointu) à 45 kilomètres de l'arrivée, compliquèrent la tâche des équipes de routiers-sprinteurs. Pour les baroudeurs, réduits à la portion congrue depuis le départ de Düsseldorf, ce fut d’ailleurs la dernière occasion. Ceci expliqua cela : un groupe de vingt coureurs prit les devants très tôt et compta jusqu’à dix minutes d’avance. Parmi cette belle troupe de cabochards, de nombreux français : Gallopin, Chavanel, Hardy, Molard, Calmejane, Périchon, Sicard, Gesbert, Simon. Et quelques costauds : Bakelants, Kiserlovski, De Gendt, Brambilla, Boasson Hagen, Arndt, Albasini, Bennati…

jeudi 20 juillet 2017

Barguil touche au sacré, mémoire d’Izoard !

Dans la dix-huitième étape, entre Briançon et le sommet de l’Izoard (179,5 km), victoire du Français Warren Barguil (Sunweb), sa deuxième depuis le début du Tour. Chris Froome a aisément contrôlé Romain Bardet, avant le contre-la-montre, samedi, à Marseille.

Warren Barguil au sommet !
Briançon (Hautes-Alpes), envoyé spécial.
Dans l’art sacré du Tour, quelques territoires d’angoisses saisis dans ses limites et ses grandeurs, ses gouffres et ses aspérités, s’enracinent dans la mythologie la plus onirique qu’on puisse imaginer. Il était 16h55 quand les Forçats de la Route commencèrent à arpenter les rampes légendaires d’un Illustre des Alpes, placé si haut en majesté qu’il déchire l’horizon de ses pitons abrupts. L’Izoard (2360 mètres, HC, 14,1 km à 7,3%) n’est pas que ce géant redouté des ascensionnistes, il fait aussi mémoire et fabrique des allégories qui nous saccagent l’esprit. Inaccessible l’hiver, ce col ressemble à un messager du mal auquel il faut sacrifier. Totem et Moloch à la fois, despote des cyclistes, il ne pardonne jamais aux faibles qui paient leur tribut. Les rescapés, 169 au départ de Briançon, se livraient soudain aux tortures inconséquentes de leurs efforts, jusqu’à épuisement de leurs respirations césurées. L’asphalte venait de prendre des teintes enflammées, 34 degrés, et brûlait tout sur son passage, le décor et les corps. Parmi les récits fabulés, les anciens racontent que Dieu, quand il créa notre planète, termina par les Alpes, sculptant le dernier col, l’Izoard, mais comme il lui manquait de la terre pour achever son ouvrage, il utilisa des restes de Lune et les appliqua d’un geste maladroit aux flancs du lieu dit la Casse déserte. Il vient de loin, l’aspect sélénite.
 
L'Izoard est au Tour ce que la cathédrale de Reims et la basilique de Saint-Denis sont à la royauté française. Le sacre absolu. Ou le trépas. Tous les princes de juillet vinrent y chercher l’onction des rois: Bartali, Coppi, Bobet, Merckx, Thévenet ou encore Van Impe le franchirent en tête avant de triompher à Paris. Mais beaucoup n’y connurent que l’extrême onction et le repos des gisants: comment oublier René Vietto, en 1939, porteur du maillot jaune, pleurant tous ses espoirs perdus sur cette pente caillouteuse et poussiéreuse, ne tenant sur son vélo que par miracle, vaincu par son ombre elle-même, sous le doigt vengeur du lieu sacré ; et comment oublier les genoux meulés de Cyrille Guimard, qui cédèrent aux portes de la Casse Déserte, en 1972, laissant Eddy Merckx s’envoler…
 

mercredi 19 juillet 2017

Les langages d’une trilogie alpestre de légende

Dans la dix-septième étape, entre La Mure et Serre Chevalier (183 km), victoire du Slovène Primoz Roglic (Lotto). Fabio Aru a perdu du temps. Les coureurs ont escaladé trois cols mythiques, la Croix de Fer, le Télégraphe et le Galibier et ses 2642 mètres.

L'exploit de Primoz Roglic.
Serre Chevalier (Hautes-Alpes), envoyé spécial.
Quand elle aborde ses classiques oniriques, la géographie du Tour, soumise à la nécessité épique de l’épreuve, forme la figure principale de langages poétiques qui donnent à lire un monde dans les lentes concrétions des vertus positives du champion. Avec l’ivresse des cimes, parce que la course s’y dispute à la force de l’apesanteur et du vertige, les éléments et les terrains hostiles se personnifient. La nature s’humanise ; et les hommes en souffrance se «naturise». Hier, entre La Mure et Serre Chevalier, les 172 rescapés de la Grande Boucle se sont confrontés à une fameuse trilogie alpestre, absorbés par cette tautologie panoptique des sommets alentours. 

Tout débuta vraiment par le col de la Croix de Fer (HC, 2067 mètres, 24 km à 5,2%,) : nous pénétrâmes dans les hautes sphères du Tour pour entamer les montagnes sacrées présentées comme «juges de paix», censés régler le conflit qui se jouait à coups de secondes. Il y eut quelques gouttes de pluie, un peu de vent frais, et Alberto Contador passa à l’attaque, à l’orgueil, tentant de renouer avec la fougue de sa jeunesse, abusant de ses déhanchements si caractéristiques. Une échappée d’une trentaine d’unités s’était formée, avant de s’éparpiller, puis se disloquer. A l’arrière, avec trois minutes de passif, le groupe maillot jaune, sévèrement élimé, comptait trente-six coureurs. A l’instant même où le Français Thibaut Pinot abandonna, tournant le dos à ce Tour 2017 vécu à l’envers – mais était-ce encore un fait de course? –, et où le porteur du maillot vert, Marcel Kittel, victime d’une chute, l’imitait, nous balancions entre un sentiment de candeur et l’exacte connaissance des exigences de la compétition, impitoyables révélateur des faiblesses humaines. 

Tout se poursuivit par le col du Télégraphe (première cat., 1566 mètres, 11,9 km à 7,1%): dans cette rampe de lancement vers le Galibier, nous touchions du doigt le travail de fond. L’écart entre le groupe Contador (dont plusieurs Français, Gallopin, Feuillu, Moinard) et celui de Froome atteignit 4 minutes. Les positions se figèrent.
 

mardi 18 juillet 2017

Et la haute montagne va prendre le dessus…

Dans la quinzième étape, entre Le Puy-en-Velay et Romans-sur-Isère (165 km), victoire de l’Australien Michael Matthews (Sunweb). Les choses sérieuses, peut-être définitives, débuteront dans les Alpes dès aujourd’hui avec l’ascension du Galibier, et demain, celle de l’Izoard.

Romans-sur-Isère (Drôme), envoyé spécial.
Continuons – du moins essayons – d’appréhender le Tour pour ce qu’il reste, malgré son évolution récente: «Une fable à morale ambiguë, l’expression d’une vaste utopie», au sens où l’entendait Roland Barthes. Comme l’écrivait hier matin dans l’Equipe notre confrère Philippe Brunel, qui consacrait un sublime portrait de notre prestigieux prédécesseur Pierre Chany, «la vérité, c’est qu’il y a deux Tours, celui que l’on regarde à la télé, et l’autre, qu’on se raconte et qui ravaude un rêve collectif, avec ses légendes vraies ou falsifiées». Cette fable aménage dans le recours de ses propres lois une épopée qui nous renseigne sur nos désenchantements. Et nos attachements aussi. De ce côté-là, une certitude intangible nous tient par la passion absolue: la course. Et la course dans toutes ses composantes, pour ce qu’elles nous disent du cyclisme actuel, de notre époque. 

Hier, entre Le Puy-en-Velay et Romans-sur-Isère, étape remportée par l’Australien Michael Matthews (Sunweb), quelque chose de «transitoire» flottait dans l’air torride de la vallée du Rhône, joyeusement balayée par les vents, propices aux bordures. Nous vîmes d’ailleurs les Sky tenter l’offensive dans le final. De la passe d’armes sortit une cassure, dont la principale victime fut Dan Martin (QST), qui concéda 50 secondes. Nous ressentîmes alors comme une impression électrique, de celles qui précèdent les grandes heures quand nos regards se portent vers l’horizon… C’était, en effet, la dernière transhumance avant les Alpes, qui concentreront, aujourd’hui et demain, des difficultés immenses avec une succession de cols historiques et monumentaux: Croix de Fer, Télégraphe, Galibier, Vars et Izoard, sachant que quatre d’entre eux culminent à plus de 2000 mètres d’altitude. Toutes les faiblesses, masquées jusque-là, s’y dévoileront immanquablement. 
 

dimanche 16 juillet 2017

Avec Bardet et Froome, ça devient franc et Massif

Dans la quinzième étape, entre Laissac-Sévérac-l’Eglise et Le Puy-en-Velay (189,5 km), victoire du Néerlandais Bauke Mollema (TFS). Une passe d’arme a opposé l’équipe de Romain Bardet et Chris Froome, avant la principale difficulté du jour. 

La victoire de Bauke Mollema.
Le Puy-en-Velay (Haute-Loire), envoyé spécial.
L’art du Tour se compose d’une double expérience. Celle de l’isolement intérieur provoquée par une forme de désorientation («où étions-nous hier», «où allons-nous demain?»), associée à celle d’un exil collectif qui serait tout le contraire d’un cheminement sans but («où est le roadbook?»). Hier, entre Laissac-Sévérac-l’Eglise et Le Puy-en-Velay (189,5 km), après avoir franchi les Vosges, le Jura et les Pyrénées, le peloton attaquait les plateaux du Massif Central sous une belle chaleur. Nous n’avions qu’un mot en bouche, qui valait toutes les onomatopées: «Déjà!» Ce parcours de moyenne montagne grimpait dès sa première heure, avec la montée de Naves d'Aubrac (première cat., 8,9 km à 6,4%). Cinq courageux partirent en éclaireurs, tous rejoints par une énorme patrouille de vingt-trois baroudeurs, dont les Français Warren Barguil et Thibaut Pinot.

Le matin, dans l’Equipe, Romain Bardet jouait le régional de l’étape. «Je vais être très fier de rouler sur des routes où il m’arrive de m’entraîner, il y aura peut-être une occasion, ça peut être tout l’un ou tout l’autre», expliquait-il. Le danger était partout, dans les moindres plis du tracé, quitte à semer des embûches qui ne se paient qu’à coups de secondes. Pour les lecteurs férus – à juste titre – de la seule version «papier» du l’Humanité, qui ne consultent ni le site internet ni le blog du chronicoeur, il s’avère impossible de résumer les tréfonds d’une course qui, depuis quatre jours, a vécu des événements en pagaille. Des victoires françaises prestigieuses (Bardet, Barguil), l’étonnante et éphémère perte de pouvoir de Chris Froome à Peyragudes, la défaillance stupéfiante de Fabio Aru dans une côte de 570 mètres à Rodez, les interrogations sur la stratégie des Sky, etc. Le tout offert, côté suspens, sur un plateau d’or: sept coureurs se tiennent en deux minutes au classement, quatre en moins de trente secondes… Rendez-vous compte. Le général nous enseigne cette simple vérité: ce Tour présente le podium provisoire le plus serré de toute l’histoire. Le précédent record au même stade de l’épreuve datait de 1951: il y avait trente-deux secondes Hugo Koblet, leader, et Raphaël Géminiani, troisième.
 

samedi 15 juillet 2017

Une côte de 570 mètres et Froome reprend le maillot jaune !

Dans la quatorzième étape, entre Blagnac et Rodez (181,5 km), victoire de l’Australien Michael Matthews (Sunweb). L’arrivée, jugée au sommet d’une côte sèche, a été fatale à l’Italien Fabio Aru. Chris Froome a récupéré le maillot jaune! 

Froome, de nouveau en jaune...
Rodez (Aveyron), envoyé spécial.
Roland Barthes le disait en son temps: «On ne fait pas de sentiment dans le Tour, telle est la loi qui avive l'intérêt du spectacle.» Et le sémiologue ajoutait: «C'est qu'ici la morale chevaleresque est sentie comme le risque d'un aménagement possible du destin.» Ce samedi 15 juillet, en parcourant de bout en bout la quatorzième étape, balayée par un vent du nord étouffant si tenace qu’ouvrir la fenêtre côté conducteur tenait de l’audace pour la conduite, le chronicoeur cheminait en dialectique cycliste et se demandait si l’injustice des situations, répétées mécaniquement depuis quinze jours dans le peloton, allait nous accompagner jusqu’à Paris, avec son lot de rancoeurs. D’où le surgissement de cette phrase du grand Barthes, qui vint claquer comme une évidence. Pensez-donc. Entre Blagnac et Rodez, sur un parcours pourtant accidenté et sinueux dans la seconde partie, donc propice aux courageux aventuriers, c’était plié d’avance. Lisez bien: c’était une étape taillée pour les baroudeurs… mais sans baroudeur à l’arrivée.

Ainsi, quand Radio Tour annonça qu’un groupe de cinq échappés venaient de prendre les commandes de la course dès le kilomètre zéro, le chroniqueur et la suiveuse présente dans le véhicule de l’Humanité – quoique relativement muets dans la traversée des villages ou de la caravane publicitaire tant les dangers de la circulation sont permanents – comprirent immédiatement la situation. Il y avait là cinq hommes, partis en avant-garde, dont deux Français, Thomas Voeckler et Maxime Bouet ; le soleil éclairait la journée ; la chaleur accablait les poumons et rendait la chasse plus malaisée ; bref, tout était réuni pour qu’une échappée royale parvienne enfin à son terme. Sauf que l’avance ne dépassa pratiquement jamais les deux minutes. Alors, dans la voiture, nous avions compris bien avant l’heure. Les fuyards se débâtirent en vain. Thomas Voeckler fut le premier à céder, à moins de trente kilomètres du but. Tous suivirent. Les uns après les autres. Litanie quotidienne remplie de désolation…

Bref, nous attendîmes l'explication finale. Qui s’avérait toutefois savoureuse, dans la mesure où la bosse posée comme chemin de croix christique sur la ligne d’arrivée, à savoir la côte de Saint-Pierre, était tout de même longue de 570 mètres avec une pente moyenne à 9,6%.

vendredi 14 juillet 2017

Barguil, le bonheur et les silences d’un 14 Juillet

Dans la treizième étape, entre Saint-Girons et Foix (101 km), victoire de Warren Barguil (Sunweb). Le Français, âgé de 25 et porteur du maillot à pois, triomphe le jour de la Fête nationale. Cela ne s’était plus produit depuis 2005. 

La victoire de Warren Barguil.
Foix (Ariège), envoyé spécial.
Et soudain, les pourcentages s’accentuèrent entre les mélèzes. Et nous savions tout ou presque d’eux. Ce n’est pas pour devenir de simples cyclistes qu’ils pédalent, c’est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour, pour qu’enfin puisse débuter leur long monologue avec la souffrance. Les premiers de cordée du peloton, l’Espagnol Mikel Landa, le coéquipier de Chris Froome chez Sky, et son compatriote Alberto Contador (Trek) avaient encore des visages de chair qui ne disaient qu’une infime, si infime partie de ce qu’on aurait voulu qu’ils nous disent, même avant de se figer. Ils pénétrèrent en un lieu transformé en sanctuaire, l’un des rares de l’histoire du Tour. Ils venaient de quitter Massat, la route grimpait vers Péguère (1375 mètres, 9,3 km à 7,9%). Et ce fut à ce moment-là que la dramaturgie isolée de la course prit une tournure si belle qu’elle nous chavira le cœur et les yeux. Ils escaladèrent les trois derniers kilomètres d’un «mur» (jusqu’à 18%) creusé par une route si étroite que la présence du public était interdite pour des raisons de sécurité. Dans ces montagnes ensauvagées où chaque virage se prête à l’inattendu, nous voisinions avec les atours d’une grande tragédie sportive. Ils étaient seuls face à eux-mêmes en relevant leurs bustes et leurs têtes, en humant des bouffées des taillis frais, comme on tente de s’adoucir contre les heurts des châtiments infligés. 

Au sommet de ce «mur» de Péguère, ils étaient exactement à 27 bornes de la ligne d’arrivée. Les circonstances avaient pris une tournure accélérée. En seulement 101 kilomètres, soit un format hyper court, l’étape en ligne la plus courte de cette édition offrait en effet trois ascensions, le peloton ayant déjà gravi les cols de Latrape (5,6 km à 7,3%), puis le col d’Agnes (1570 mètres, 10 km à 8,2%). Le ciel, endiablé et brumeux au petit matin, ne ronronnait plus. Partis à tombeau ouvert dès le départ, donné à 14h25, un horaire inhabituellement tardif, les cyclistes risquaient de franchir des seuils inconnus qui menaçaient de les meurtrir à tout instant, à un rythme si fou que nous nous frottions les yeux.

jeudi 13 juillet 2017

Le pyrénéiste s’appelle Romain Bardet !

Dans la douzième étape, entre Pau et Peyragudes (214,5 km), jonchée de trois difficultés majeures, la victoire s’est jouée dans les 300 derniers mètres. Splendide victoire à l’arrachée du Français Romain Bardet (ALM). Fabio Aru prend le maillot jaune de Chris Froome, pour six secondes. 

Le triomphe de Romain Bardet...
Peyragudes (Hautes-Pyrénées), envoyé spécial.
Quelque chose d’irréel. D’intemporel aussi. De l’ordre de l’irrationnel, pour ceux du moins qui n’entendent rien aux effluves des cimes éternelles – nous parlons là des vraies montagnes, celles qui disposent de tout, des hommes comme du climat. Ce jeudi 13 juillet au matin, un crachin presque grand-breton s’époumonait sur Pau et humidifiait la ligne de départ et les corps qui s’y ébrouaient. Et tandis que les parapluies emportaient les foules sous des nuages grisâtres, menaçants, les suiveurs regardaient au loin l’horizon, tout là-bas vers le sud, en se demandant sérieusement ce qu’il adviendrait du peloton – surtout de ses favoris – à l’heure d’affronter les Pyrénées et d’en découdre vraiment. 

Rendez-vous compte. A peine trois heures plus tard, le chronicoeur déboulait dans l’immense toile de tente, autrement dit la salle de presse plantée à 1580 mètres au sommet de Peyragudes, et il fut accueilli par un soleil si accablant qu’il brûlait les peaux et attisait les nerfs. Un lumineux ciel bleu. Un paysage à couper le souffle. Les coureurs pédalaient depuis déjà un bon moment et il leur fallut patienter 15 heures, soit à environ 60 kilomètres de l’arrivée, pour qu’enfin ils quittent les rudesses de la pluie pour s’installer, progressivement, dans de simples brumes de chaleur. Plus ils s’enfonçaient entre Haute-Garonne et Hautes-Pyrénées, plus plafond bas les ignoraient. A l’avant, les fuyards du jour – sorte d’éclaireurs de l’inutile? – étaient d’abord douze: Stephen Cummings (Dimension Data), Cyril Gautier (AG2R), Diego Ulissi (UAE Emirates), Michael Matthews (Sunweb), Koen De Kort (Trek), Nils Politt (Katusha), Stefan Kueng (BMC), Thomas De Gendt (Lotto Soudal), Julien Simon (Cofidis), Jack Bauer, Marcel Kittel (Quick Step) et Imanol Erviti (Movistar). Inutile de préciser que certains des «gros culs», comprendre les routiers-sprinteurs, rendirent l’âme dès que la route s’éleva. Et dans le genre, les rescapés du Tour étaient servis. Le patron de l’épreuve, Christian Prudhomme, présentait ainsi le parcours proposé: «L'étape la plus longue du séjour pyrénéen impose un enchaînement particulièrement exigeant. Au fil des kilomètres, cela se corse avec l'ascension du col de Menté (première cat., 6,9% à 8,1%) avant de devenir ultra-sélectif dans la montée du Port de Balès (HC, 11,7 km à 7,7%) pour se transformer en supplice pour les mollets dans le final revisité de Peyragudes (col de Peyresourde, première catégorie, 9,7 km à 7,8%, puis la montée finale, 2,4 km à 8,4%). Dans le dernier kilomètre, sur la piste de l'unique altiport des Pyrénées, se dresse sur 200 mètres un passage à 16%. Le cadre est absolument grandiose. C'est quelque chose de jamais vu dans l'histoire du Tour!» Pour un peu, on aurait pu croire que Prudhomme se réjouissait par avance de la souffrance d’autrui. Erreur. Ces mots n’étaient mus que par l’impatience d’assister à un spectacle grandiose – en un théâtre naturel non moins hors-normes. 

Comme d’ordinaire, nous attendions beaucoup. En résumé: il ne se passa strictement rien jusqu’au Port de Balès (1755 m), dont le sommet culminait à 30,5 kilomètres du but. Dans le groupe maillot jaune, les Sky de Froome menaient le train sans trop forcer l’allure, contrôlant à juste distance les échappés désormais éparpillés, qui ne possédaient plus que quatre malheureuses minutes d’avance. Maudit chronicoeur, direz-vous: dans son apprentissage du Tour en altitude, il n’aime rien tant que les ascensionnistes qui recherchent quelque chose qui les dépasse, quand ils osent se jouer des topographies ingrates et tentent d’en domestiquer les dangers, d’en braver les frontières. 

mercredi 12 juillet 2017

A Pau, la mémoire de Robic pour tout horizon

Dans la onzième étape, entre Eymet et Pau (203,5 km), victoire au sprint de l’Allemand Marcel Kittel (QST). L’arrivée dans la cité paloise était l’occasion de rendre hommage à Jean Robic, vainqueur ici-même d’une étape dans le seul Tour qu’il remporta, en 1947…

Pau (Pyrénées-Atlantiques), envoyé spécial.
Lorsqu’il visite l’une de ces villes ayant le privilège de l’accueillir comme l’un de ses fils putatifs, le Tour continue de nous troubler parce qu’il nous parle d’un pays proche et d’un monde lointain. Le pays proche, nous l’avons sous les yeux quotidiennement. Le monde lointain, nous le possédons quelque part dans l’un des cortex de notre cerveau, il nous parle de mélancolie historique autant que géographique, nous l’appelons «mémoire». Elle puise son énergie, une fois l’an, de ses anciennes provinces, forte de l’exemplarité de ses rites et coutumes, et de ces cités qui continuent d’honorer sa légende. Hier, Pau a reçu la Grande Boucle pour la soixante-dixième fois. Sur les coins de rue, amassée, la foule des habitués comme celle des ingénus racontait les annales de la France plurielle, heureuse de se regarder passer elle-même. Aussi, quand tout au fond de la rue Michelet, avant d’atterrir à folle allure devant la place de Verdun, l’Allemand Marcel Kittel (QST) remporta sa cinquième étape, nous pensions follement à l’onirisme de cette course qui forgea des destins insensés dont nous nous transmettons, d’une génération à l’autre, le brûlant souvenir. En rêvassant devant le palais Beaumont, où se situait la salle de presse, le chronicoeur crut ainsi voir pour tout horizon l’ombre portée d’un des fils privilégiés du Tour, vainqueur d’étape précisément à Pau en 1947 (un 13 juillet!), et surtout vainqueur de l’épreuve la même année: Jean Robic (1).
 
A cette évocation, il nous fallut croiser le chemin de l’écrivain et enfant du pays, l’ami Christian Laborde, familier de la Fête de l’Humanité, grand connaisseur de la petite-reine et des personnages tutélaires qui composent sa constellation. Et puisqu’avec les littérateurs du Tour il n’y a jamais de hasard, ce conteur de mots à l’accent emprunté à Nougaro (il était son ami) vient de publier «Robic 47», aux éditions du Rocher. Il y narre, sous un mode intime, un monde qu’on croyait dissolu. Si Laborde a acquis l’art cycliste dans la cuisine de son enfance, à Aureilhan, près de Tarbes, où il découvrit les épopées de la bouche de son père, il partait chaque juillet, en famille, dans les cols pyrénéens, pour y applaudir Anquetil ou Poulidor, Bahamontes ou Gaul. La passion, conjuguée à la plume d’orfèvre, fut donc taillée dès l’adolescence. «J’ai toujours été hanté par le Tour 1947, et par son vainqueur, dont le nom claque en deux syllabes dans notre patrimoine, Robic. Il faut bien articuler, Ro-bic!», raconte l’écrivain. «Ce Tour 47 est inoubliable, d’abord parce qu’il concerne notre cher et vieux pays: c’est le premier Tour d’après-guerre, le Tour de la France libérée. Et Robic ressemble à la France de l’époque. Il est aussi cabossé qu'elle, il a vécu l'exode, connu le rationnement, il s'est caché pour échapper au STO, il a renseigné la Résistance. Il a été un héros français avant de devenir un héros sur le vélo.» 
 

A Bergerac, à la fin de l’envoi, Kittel touche encore !

Dans la dixième étape, entre Périgueux et Bergerac (178 km), victoire au sprint de l’Allemand Marcel Kittel (QST). La veille, jour de repos, Chris Froome s’était expliqué sur son «incident» avec Fabio Aru. Quant à Romain Bardet, il semblait aller au mieux.

Kittel seul au monde.
Bergerac (Dordogne), envoyé spécial.
Puisque le Tour demeure une étrange fabrique à distordre le temps, les lendemains de jour de repos recèlent leur part de mystères qu’il convient de creuser comme s’il s’agissait de grottes antédiluviennes. Cette dixième étape, entre Périgueux et Bergerac, sans difficulté notoire et entièrement tracé en Dordogne, s’y prêtait à merveille. Le chronicoeur, plus sélénite que jamais après une première semaine de heurts cyclistes en tout genre, n’était donc pas mécontent d’en revenir aux interprétations fondamentales de la course, à la manière des archéologues, frontale de rigueur bien vissée sur le crâne. Les organisateurs avaient tout prévu. Quarante-deux kilomètres après le départ, le peloton effleurait Lascaux, monument suprême de l'art préhistorique dont la version moderne, accessible au public, fut récemment inaugurée.

Une échappée s’était déjà formée, en présence de deux Français, Yoann Offredo (Wanty) et Elie Gesbert (Fortuneo). Mais puisque les manies du vélo modernisé deviennent force de lois et l’emportent désormais sur les grandes contestations, nos deux  héros du jour ne virent jamais l’arrivée avec la gloire au bout de l’effort. Il manqua sept kilomètres. C’était écrit. Donc contresigné par les équipes de sprinteurs, du moins ceux qui concouraient encore. Dans les rue de Bergerac, l’affaire fut réglée façon Cyrano: au début et à la fin de l’envoi, l’Allemand Marcel Kittel (QST) toucha encore. Sa quatrième victoire d’étape…

lundi 10 juillet 2017

Uran sort vainqueur d’une étape dramatique

Dans la neuvième étape, entre Nantua et Chambéry (181,5 km), après le franchissement de trois cols hors catégorie, victoire du Colombien Rigoberto Uran (Cannondale). Plusieurs drames se nouèrent dans les descentes. Chutes et abandons de Richie Porte et de Geraint Thomas…

Richie Porte, fracassé...
Chambéry (Savoie), envoyé spécial.
En terres d’élévation, il y a parfois des façons de voir qui exigent de ne rien regarder, sauf dans le détail. Mais comment scruter des âmes cyclistes à l’heure de vivre une journée en enfer? En montagne, c’est sur la scène de leurs théâtres intérieurs que la réalité se raconte. Entre Nantua et Chambéry, avec l’unique trilogie hors catégorie de ce Tour 2017 (col de la Biche, le Grand Colombier et le Mont du Chat), le profil s’y prêtait. Tous les favoris avaient coché cette étape dans leur calendrier intime. «Le sommet de cette édition», selon Thierry Gouvenou, le directeur de l’épreuve et responsable des tracés. Ce dimanche, nous n’étions ni dans les Alpes ni dans les Pyrénées, mais bien dans le massif jurassien, meurtrier pour les désinvoltes qui aspirent à le dominer sans réfléchir.

Après trois difficultés mineures dans les quarante premiers kilomètres, propices au déclenchement d’une échappée au long cours (trente-neuf coursiers, dont Pinot, Rolland, Barguil, Voeckler, Gallopin, Chavanel, etc.), les coureurs progressaient dans le premier monstre du jour, le col de la Biche (10,5 km à 9%), sous l’ombre portée des plis nuageux du paysage. Les quelques gouttes de pluie annonçaient comme l’imminence de drames. Mais ce ne fut pas dans la montée que le premier se produisit. Dans la descente de la Biche, déglinguée et granuleuse, plusieurs chutes spectaculaires se produisirent. Il faut dire que les coéquipiers de Romain Bardet (ALM) avaient pris les devants du peloton et imprimaient un rythme à haut risque dans les lacets, ceux-ci préparant sans doute, sur leur terrain de chasse (1), une stratégie pour leur leader. Au moins deux des cracks du cyclisme mondial en furent victimes. Le Polonais Rafal Majka (Bora), qui tata bruyamment le bitume, parvint à repartir, abimé et rayé côté cuir. L’affaire fut plus poignante pour le coéquipier de luxe de Froome, Geraint Thomas, porteur du maillot jaune durant quatre jours. Parti à la dérive tout près d’une barre rocheuse, il resta au sol, le bras droit dans la position de l’écharpe, geste habituel du cycliste qui vient de dégringoler. Sanction rapide : fracture de la clavicule. Décision évidente: abandon. Quelques cris, aucune larme : le deuxième du classement général lâchait l’armada des Sky au pire moment.

samedi 8 juillet 2017

Dans le Jura, il fallait jurer sur Calmejane !

Dans la huitième étape, entre Dole et la station des Rousses (187,5 km), victoire du Français Lilian Calmejane, auteur d’un véritable exploit dans le final. Il a vaincu ses compagnons d’échappée et une terrifiante crampe, à 5 kilomètres de l’arrivée…

Lilian Calmejane.
Route du Tour, envoyé spécial.
Quand certains noms locaux de notre France trompettent au passage du Tour ces sonorités locales qui disent les ampleurs enfouies, nous sentons pleinement en nous, telle une communion phrasée, la mélancolie historique autant que géographique d’une mythologie chaque année réinventée. Ainsi, au moment où l’avant-garde du peloton commençait à lécher la montée de la Combe de Laisia Les Molunes (première catégorie, 11,7 km à 6,4%, 1202m), conduisant, après 11 kilomètres de replat, à la station des Rousses, au-dessus de Saint-Claude, nous nous sommes demandé sans rire comment cette appellation ancestrale, d’une francité insolente, s’était empilée pour former cet ensemble dithyrambe. Sans doute l’assemblage des bourgs et des pâturages, dans un bel endroit planté dans le parc naturel régional du Jura où les activités agricoles, de fermes et de chalets restent une dominante. Assises sur leurs pliants, dressées sur les talus ou agrippées aux bastingages des engins de champs, les joyeuses cohortes de spectateurs s’épanouissaient, fières, dans leur bonheur de « regarder » passer les coureurs. Comme une douce dichotomie. Quelque chose du quiproquo. Car les héros du jour ne pédalaient pas dans le plaisir, eux.

Depuis le départ, en effet, cette huitième étape menait grand train, par une chaleur étouffante, jusqu’à 38 degrés. Le parcours, qualifié à raison de «moyenne montagne», se prêtait à toutes les folies pour baroudeurs. Ainsi, dès le kilomètre zéro, à des vitesses impressionnantes, les tentatives se multiplièrent et il fallut plusieurs dizaines de bornes pour que le peloton ne se disloquent en trois, puis quatre parties. Deux groupes d’échappés – sans aucun favori pour le général – prirent la poudre d’escampette, l’un formé de seize coureurs, l’autre de trente unités. Il était 14h30. Et avant même la montée (presque) finale de la Combe de Laisia Les Molunes – trop beau à écrire –, deux premières difficultés allaient se dresser sous les roues des forçats, le col de la Joux (troisième catégorie, 6,1 km à 4,7%) et la côte de Viry (deuxième catégorie, 7,6 km à 5,2%). Bref, pas le temps de somnoler. Contrairement aux jours précédents.

vendredi 7 juillet 2017

Un grand cru façon photo-finish pour Kittel

Dans la septième étape, entre Troyes et Nuits-Saint-Georges (213,5 km), victoire de Marcel Kittel, qui sort victorieux du sprint grâce à une photo-finish, au détriment du Norvégien Edvald Boasson Hagen. Parmi l’échappée du jour, deux Français ont tenté de s’illustrer. En vain…
 
Nuits-Saint-Georges (Aube), envoyé spécial.
Le chronicoeur se lasse un peu, mais ne se désole pas… Après les «échappées publicitaires» de la veille (lire mon précédent article), voici les fuyards qui «ont 90% de chance de ne pas voir l’arrivée» (comprendre: en tête), comme le dit Denis Leproux, le directeur sportif de l’équipe Fortuneo, qui n’a évidemment rien d’un devin. Vendredi 7 juillet, celui-ci savait de quoi il parlait, puisqu’un de ses coureurs s’étaient placés à l’avant, dans la «bonne» échappée du jour. Quatre bons bougres bientôt érigés en martyrs des causes perdues: il y avait là les Français Maxime Bouet (Fortuneo) et Yohann Gène (Direct Energie), l'Italien Manuele Mori (UAE) et le Néerlandais Dylan Van Baarle (Cannondale). Ouvrant la voie, mais sans jamais s’octroyer assez de temps pour prétendre à l’exploit, ils rendirent l’âme comme un feu s’étouffe. Et il fallut nous résoudre à assister au spectacle coutumier, façon chasse à courre, quand les proies, exténuées, se transforment physiquement dans l’agonie. Au moment de l’hallali, des blocs de marbre alourdissaient soudain leur visage en dedans. La «fin de partie» leur fut signifiée à moins de six kilomètres du but, alors que le peloton des furieux traversait l’un des paradis des œnologues, de quoi s’attarder en dégustations: Gevrey-Chambertin, Morey Saint-Denis, Vougeot et enfin Nuits-Saint-Georges dans la célébrissime «côte de Nuits». Autour des équipes de sprinteurs, qui avaient pris les commandes sans se retourner, le paysage avait ce petit air à la fois ancestral et prospère que possèdent si souvent les hauts vignobles, enracinées dans le travail des hommes de la terre.

Pour un peu, nous aurions volontiers vidé une bouteille pour noyer notre chagrin, provoqué par le sort inexorable réservé à nos deux tricolores. Pour Maxime Bouet (le Tour passera, dimanche, à côté de chez lui, au pied du Grand Colombier), ce n’était donc toujours pas la bonne. Révélé au sein de l'équipe AG2R, entre 2010 et 2014, où il avait notamment pris la 20e place du général du Giro (2012) et participé à trois Tours de France, Maxime Bouet avait ensuite rejoint l'équipe Quick-Step Floors (2014-2016) pour y acquérir de l’expérience, avant de rejoindre, fin 2016, l'équipe tricolore Fortuneo. A 30 ans, il a la particularité d’avoir déjà participé à tous les Grands Tours. Sans jamais décrocher de victoire d'étape. «Maxime avait décidé de passer la journée devant», avouait Denis Leproux. L’exploit d’y parvenir – c’est toujours un exploit tant les candidats sont nombreux – s’arrêta là. 
 

Tour de France : ce qu'il faut lire

- Le coureur et son ombre, par Olivier Haralambon (Editions Premier Parallèle, 154 pages, 16 euros). La perle des perles, déjà traité par le chronicoeur avant le Tour dans un bloc-notes. Le corps et l'âme du coureur cycliste y sont décrits, dévoilés, décryptés, dans un récit à la fois littéraire et sensitif, quasiment palpable. "Le coureur en moi est une empreinte, écrit l'auteur. Si profonde que, le corps dût-il fondre tout à fait, il sera toujours là".

- En roue libre, le vélo sur la sellette, par Julien Prétot (Tana Editions, 160 pages, 19,95 euros). Dix-sept entretiens forment un opus divers et foisonnant, par les regards en liberté sur le cyclisme, de la part de coureurs en activité (Froome, Contador, Nibali, Bardet, etc...), retraités (Thévenet, Roche, Mottet, Durand...) ou d'organisateurs du Tour (Leblanc, Clerc, Prudhomme).

- Jacques Anquetil, histoire d'un géant, par François Pédron, Pascal Meynadier et Marc Brincourt (Editions du Chêne - Paris Match, 208 pages, 29,90 euros). La vie exceptionnelle d'un champion hors normes, sur tous les plans, est illustrée par des photos superbes, parfois inédites, issues du fonds d'archives de Paris Match. Toute une époque à travers le premier à avoir gagné cinq fois le Tour.

- Coppi par Coppi, une autre histoire du campionissimo (Mareuil Editions, 160 pages, 16 euros). Faustino, le fils du grand Fausto et de la "Dame Blanche", évoque le champion qui marqua tant l'Italie mais aussi le cyclisme des années 1940 et 1950. En tant que dépositaire, avec sa demi-soeur Marina, de la légende à propos duquel l'écrivain Curzio Malaparte déclara: "La preuve que Dieu existe, c'est Fausto Coppi."

- Robic 47, par Christian Laborde (Editions du Rocher, 190 pages, 21,90 euros). L'ami Christian, auteur reconnu du genre, est devenu Robic, le vainqueur inoubliable du Tour de la reprise après l'interruption de la Seconde guerre mondiale. Avec sa faconde, son caractère tempétueux, le grimpeur breton, "champion cabossé d'une France cabossée", est un héros à part entière de la Grande Boucle.

- Cofidis, vingt ans de passion, par Christophe Penot (Solar Editions, 112 pages, 19,90 euros). La saga d'une équipe, entre coups d'éclats et coups durs. Le pari gagnant sur le plan économique se double d'une "aventure humaine" suivant l'expression de son président Thierry Vittu, avec "beaucoup plus de hauts que de bas" pour l'une des formations historiques du cyclisme engagée dans le Tour 2017.

- Carnets de route, par Bernard Thévenet (Mareuil Editions, 270 pages, 18,95 euros). Les Mémoires cyclistes du double vainqueur du Tour de France - et chroniqueur de l'Humanité durant des années - ont été rédigées avec la collaboration de l'historien Pascal Sergent. Trente ans après son second succès, le Bourguignon retrace sa carrière, "sans nostalgie de ces années de gloire" qui coïncident avec la fin des Trente Glorieuses.

- Maillots jaunes, par Claude Droussent (Gründ Editions, 240 pages, 24,95 euros). Champions reconnus ou coureurs méconnus, ils sont 271 à avoir porté depuis 1919 le maillot le plus célèbre du monde. Année après année, l'ancien directeur de L'Equipe dresse leur portrait ou les replace dans l'histoire de la course, au fil d'ouvrage richement illustré.

- Mémoires du Tour de France, par Daniel Pautrat (Mareuil Editions, 272 pages, 18,50 euros). Commentateur du Tour à la radio puis à la télévision, l'auteur raconte son itinéraire depuis les années 1960. "Daniel et moi, nous avons plus de cent Tours de France à nous deux et pour une fois, je suis le premier. Il en a suivi cinquante", s'amuse Raymond Poulidor dans sa préface.

- L'Empire des anneaux, par Xavier Louy (Les Editions du Net, 105 pages, 9,80 euros). Un essai pour faire bouger les lignes en matière de gouvernance du sport. L'auteur, ancien directeur du Tour de France, évoque aussi les enjeux géopolitiques et rapporte l'arrière-plan du départ du Tour 1987 à Berlin-Ouest. Le projet initial, qui avait séduit jusqu'aux autorités politiques de la RDA, rêvait que la course franchisse le mur.
(Avec la complicité de Jean Montois, de l'AFP.)

jeudi 6 juillet 2017

Exposition et transition font la course en tête

Dans la sixième étape, entre Vesoul et Troyes (216 km), deuxième victoire au sprint de l’Allemand Marcel Kittel, devant Arnaud Démare. Cette journée de «transition» a offert une exposition télévisuelle aux échappés. Logique, les étapes sont retransmises intégralement désormais…
 
Troyes (Aube), envoyé spécial.
Les étapes dites de «transition», au profil d’une platitude exemplaire, ont le privilège d’offrir à la fois un panorama sur cette France alanguie de juillet et, pour les suiveurs attentifs au futur de l’épreuve comme s’ils attendaient un heureux événement à partager, de regarder d’un peu de haut ce que nous appelons «les forces en présence». Hier, néanmoins, entre Vesoul et Troyes – dont un passage inutilement mémoriel à Colombey-les-Deux-Eglises –, il fallut d’abord se concentrer sur l’arrivée au sprint, de peur qu’un événement ne vienne de nouveau la perturber. Celui-ci fut d’une limpidité sauvage. Nous crûmes un instant que le Français Arnaud Démare, porteur du maillot vert, allait se glisser le long des barrières – non sans risque – pour expectorer sa puissance, mais l’Allemand Marcel Kittel (QST), comme à Liège, domina les débats assez aisément. Rien à signaler de notoire.
 
Ensuite, à l’évocation de l’échappée du jour qualifiée de «publicitaire» – les trois baroudeurs de service, Laengen, Quemeneur et Backaert purent en effet «montrer le maillot» durant toute l’après-midi –, il convenait de répondre à une question récurrente: pourquoi les étapes sont-elles cette année retransmises intégralement alors que la tradition voulait que cette préséance soit réservée uniquement aux «grandes» étapes de montagne? Vous vous dites, chers lecteurs, que France Télévision a usé de son monopole au seul bénéfice des performances, sinon des coureurs, accordant ce surcroît de temps d’antenne pour l’unique gloire de la course? Vous avez tout faux. C’est bien ASO qui a œuvré en coulisse pour convaincre le groupe public de rallonger la sauce afin de permettre une meilleure exposition télévisée… aux villes organisant les départs! Rien d’altruiste là-dedans. Dans cette perspective, négociée de longue date, ASO a déjà augmenté le coût payé par les collectivités pour un «simple» départ d’étape. Et il progressera encore l’an prochain, pour se rapprocher, nous dit-on, des tarifs réclamés aux villes qui accueillent les arrivées. Le cyclisme n’échappe pas à la règle: le sport ne pédale plus dans le vide, il est devenu un formidable enjeu économique et un vecteur de communication hors norme. Qu’importe si le petit écran banalise l’effort, gomme les reliefs des pentes et ne rend pas vraiment hommage aux forçats de la route, effacés derrière leurs statistiques, leurs classements...
 

mercredi 5 juillet 2017

Tour : Fabio Aru se met à la Planche et défie Chris Froome

Dans la cinquième étape, entre Vittel et le sommet de la Planche des Belles Filles (160,5 km), victoire de l’Italien Fabio Aru (Astana). Troisième de l’étape, Chris Froome s’empare du maillot jaune. L’exclusion de Peter Sagan était encore dans toutes les têtes…
 
Fabio Aru.
Planche des Belles Filles (Haute-Saône), envoyé spécial.
Le bain des émois du Tour nous plonge périodiquement dans les remous de la raison. Les polémiques vécues en mondovision en témoignent. Hier encore, entre Vittel et la Planche des Belles Filles (160,5 km), alors même que la première arrivée au sommet se dressait fièrement – nous allons y venir –, l’exclusion la veille au soir de Peter Sagan occupait toutes les têtes et continuait de les enflammer. Le comportement ambigu du Slovaque lors du sprint de Vittel, attesté par son coup de coude à Mark Cavendish, classe-t-il désormais le crack du peloton parmi les « bad boy » auxquels plus rien ne doit être toléré? En somme, la décision de l’éjecter était-elle légitime?
 
Officiellement, Sagan aurait mis «en danger sérieusement» Cavendish – qui a dû abandonner en raison d’une fracture de l’omoplate droite – et d’autres coureurs. Mais l’action fut-elle intentionnelle, ce qui légitimerait cette sanction suprême? Autant dire que nous ne le saurons jamais, puisque l’intéressé le dément avec vigueur. Hier matin, tout à côté du village départ, le double champion du monde a d’ailleurs usé de son droit à la parole, devant une forêt de micros. Les cheveux hirsutes et une barbe de quinze jours, la star des réseaux sociaux paraissait méconnaissable en tenue «civile», comme hors de son élément quotidien, comme s’il réduisait son existence au statut de résidu, de pestiféré, lui qui ne jouissait jusque-là que d’acclamations, de bitures festives et de piédestaux. «Je n’ai rien fait de mal dans le sprint», a-t-il martelé avec une espèce d’expression de contrition affectée. L’anachorète cherchait sa ligne de défense: «Qu'est-ce que je peux faire? Je peux simplement accepter la décision du jury, mais je ne suis pas d'accord! Ce qui est mauvais, c'est la chute de Mark (Cavendish). Il est important qu'il puisse se rétablir. Je suis désolé pour ça. Vous l'avez tous vu, c'était un sprint fou. Ce n'est pas le premier et ce ne sera pas le dernier.» Cherchant autour de lui ce qui pouvait bien lui manquer, nous vîmes alors sa langue se mouvoir et sa mâchoire béer sans produire le moindre son. Tout était dit, à la vitesse d’une arrivée massive. Fait unique pour lui, Sagan, 27 ans, quittait la Grande Boucle avant son terme. Pour mémoire: lors de ses cinq premières participations, il avait ramené à chaque fois le maillot vert à Paris. Ceci explique sans doute la réaction de Marc Madiot, le patron de la FdJ: «Si ce n’était pas lui, on ne se poserait même pas la question!» Les organisateurs, qui, dit-on, ne partageaient pas l’avis des commissaires, apprécieront…
 

Tour : Démare déjà à la « Planche »

Lors de la quatrième étape, entre Mondorf-les-Bains (Luxembourg) et Vittel (207,5 km), victoire au sprint du champion de France Arnaud Démare (FdJ). Ce mercredi, le Tour arrive au sommet de la Planche des Belles Filles. Chris Froome sera observé…

Le coup de coude de Sagan...
Vittel (Vosges), envoyé spécial.
Certains ont des airs de portemanteau. D’autres, plus massivement charpentés possèdent un dos si droit dans l’arrondi de l’effort que leur muscle rhomboïde ressemble à une armure propice à toutes secousses inconsidérées. Regardez Peter Sagan, scrutez sa carrure, cette ondulation qui part des reins où se perdent les chocs, l’axe arrondi tout en puissance dans sa station couché, et vous comprendrez ce que signifient vraiment ces mots mystérieux pour tout néophyte: «Si l’on dit que le vélo a prolongé son corps ou, désignant le mouvement inverse, qu’il l’a incorporé, c’est que non seulement il prolonge ses membres locomoteurs, mais que sa peau a poussé par-dessus. Le coureur est l’inverse d’un robot.» (1) C’est le cas du Slovaque, devenu l’archétype du crack qui se complet à traverser les foules au bord du bonheur permanent. Double champion du monde en titre et vainqueur de sa huitième étape, lundi sur les hauteurs de Longwy, dans des conditions rocambolesques sinon acrobatiques après avoir déchaussé (ça pose un champion!), Sagan s’exfiltre de ses congénères sprinteurs pour entrer dans une autre catégorie. Celle des stylistes tous terrains (ou presque) laissés en liberté. Car son aisance en course et son intelligence des situations restent les principales raisons de son succès ininterrompu dans la collecte du maillot vert, qu’il rapporte chaque année à Paris depuis 2012. Un véritable exploit pour cette star du peloton, qui non seulement apprécie peu les entraînements mais rechigne à suivre les consignes dictées par son staff, se laissant guider par son instinct, parfois ses facéties. Des goûts de forcenés. Une sorte de dandysme décalé et bon marché. Bref, un perturbateur aimé, certes, mais capable de tout…

mardi 4 juillet 2017

Tour : Longwy, sur les traces des hommes de fer

Troisième étape, entre Verviers en Belgique et Longwy en France (212,5 km). Le Tour, sans le vouloir, a honoré la mémoire de l’ancien bassin sidérurgique, l’un des plus importants du pays. Victoire du Slovaque Peter Sagan. 

Peter Sagan intouchable...
Longwy (Meurthe-et-Moselle), envoyé spécial.
Parfois, c’est l’ombre qui tient la lumière. Et puisqu’il y a dans tout récit une exigence secrète de macération aux passages séculiers du Tour, fidèles que nous sommes aux lenteurs du sol, nous collectionnons les mots comme des paroles ressuscitées. Il était un peu plus de 17 heures, ce lundi 3 juillet, quand l’avant-garde du peloton pénétra dans Longwy après une longue redescente depuis la Belgique via le Luxembourg. L’entrée en France. Mais pas n’importe où. Là où la mélancolie ouvrière continue de s’épaissir. Là où la part du cœur ne se réduit jamais, puisque les emballeurs solitaires d’un passé de plomb cherchent encore à exister dans les tréfonds de nos mémoires. Longwy: sur les traces des hommes de fer, honorés un jour d’étape par d’autres Géants, ceux de la route, venus s’échouer dans un final haletant dans la côté des Religieuses, tout à côté de la rue de la République et de l’avenue Raymond-Poincaré, dont les bicoques ouvrières, alignées, sont restées toutes identiques aux grandes heures industrielles de la ville. Les voilà juste mornes et décrépies. Souvent vides.

Et ces spectres qui s’en viennent susurrer à l’oreille du chronicoeur – «n’oublie pas, n’oublie rien, pour eux» – à l’instant même où les casse-cous mangeaient l’asphalte et les 6% de moyenne conduisant à la ligne d’arrivée. De ce côté-ci du temps, le spectacle des pulsions enlacées propres aux puncheurs, l’acier rouge jaillissant de leurs jambes en feu. Nous nous attendions à un combat de chefs. Ce ne fut qu’un cavalier seul du Slovaque Peter Sagan (Bora), tellement fort dans cet exercice qu’il triompha… après avoir déchaussé à quelques encablures du but. Hallucinante aisance.
 

dimanche 2 juillet 2017

Tour : Kittel démarre bien et les Sky font des bulles

Deuxième étape, entre Düsseldorf et Liège (203,5 km). Sous une pluie battante et un froid d’automne, l’Allemand Marcel Kittel l’emporte au sprint devant le Français Arnaud Démare. Les combinaisons des Sky font jaser… 

Kittel... devant Démare.
Route du Tour, envoyé spécial.
Dimanche, jour du soigneur… Loin d’avoir été usiné par le marketing récent, la symbolique du Tour, la vraie, celle qui dispense ce résidu du rêve, se déniche encore dans cette part d’imprévue qui cadence les premiers coups de pédale à la faveur des circonstances. Avant même de quitter l’Allemagne pour rallier Liège, le chrono de Düsseldorf avait laissé des traces. Dans les têtes. Dans certains corps. «Je vais essayer de survivre», lançait par exemple le Français Tony Gallopin hier matin, désignant du regard sa cheville enflée après sa gamelle de la veille. Mais pas de quoi se complaire en martyr. «J'ai vu des coureurs continuer avec pire que ça, j'ai aussi vécu pire et la première semaine est souvent nerveuse, mais pas la plus dure physiquement", mesurait-il. Sans doute pensait-il à tous ceux qui avaient tâté l’asphalte d’un contre-la-montre rincé, en particulier les deux Espagnols restés sur le carreau. Exit Alejandro Valverde (Movistar), fracture de la rotule, et Ion Izagirre (Bahrain-Merida), fracture lombaire, des acteurs majeurs attendus pour jouer les trouble-fête dans la montagne et qui, depuis la petite lucarne de leurs chambres d’hôpital respectives, ont regardé leurs congénères prendre la route vers le sud.

Hier donc, pour la première étape en ligne de cette cent-quatrième édition, il pleuvait encore des cordes. Et les températures déclinaient méchamment vers les 16 degrés. «Quelle idée d’organiser ça en octobre», s’amusait notre druide Cyrille Guimard, le tout nouveau directeur des équipes de France – un joli pied de nez aux grincheux m’as-tu-vu du cyclisme actuel qui ne jurent que par la jeunesse de l’âge (1). Guimard, qui ne manque pas d’humour, s’étonnait d’ailleurs que les organisateurs «aient réussi l’exploit de faire débouler le peloton à Liège en évitant la quasi-totalité des côtes ardennaises», théâtre annuel de la célèbre classique Liège-Bastogne-Liège. Seule deux petites difficultés répertoriées (quatrième cat): la côte de Grafenberg et celle d'Oine, plantée à 20 bornes du but. L'arrivée, jugée au bout d'une ligne droite de près de 3 kilomètres sur le célèbre boulevard de la Sauvenière semblait promise à un costaud des sprints fous. Bonne pioche.

samedi 1 juillet 2017

Geraint Thomas : un Sky peut en cacher un autre

La première étape, un contre-la-montre de 14 kilomètres dans les rues de Düsseldorf, a fait des dégâts, sous la pluie. Valverde (Movistar) a abandonné sur chute. Porte (BMC) a perdu du temps sur Froome (Sky). Bardet (AG2R) a limité la casse. Geraint Thomas (Sky) est en jaune.

Geraint Thomas (Sky), vainqueur surprise.
Route du Tour, envoyé spécial.
Les circonstances, en terres cyclistes, révèlent toujours les caractères bien trempés. Et quand il s’agit du Tour de France, le legs d’amour se jauge de deux manières possibles: l’ampleur du soutien populaire d’un côté; le sacrifice consenti par les Géants de la route d’un autre côté. La première étape de la cent quatrième édition, un contre-la-montre de 14 kilomètres sans aspérité qui renvoyait au passé les vieux prologues à «la papa», nous donna une indication assez précise. Débutons par l’art populaire de la Grande Boucle, venue planter le drapeau jaune de sa suprématie en territoire étranger. A Düsseldorf précisément, ville plantée au cœur de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Autrement dit en Allemagne, où la plus grande épreuve cycliste du monde n’était plus la bienvenue depuis dix ans au moins. Le pays – en bloc – s’était détourné du Tour. Et du vélo en globalité d’ailleurs. La faute aux affaires de dopage, celles des années 2000, qui éclaboussèrent à peu près tout ce que l’Allemagne avait donné au cyclisme. Contrairement à d’autres nations, les conséquences furent brutales. Les chaînes publiques coupèrent les images, les journalistes boudèrent et brillèrent par leur absence, le tour national disparu du calendrier, quant aux équipes professionnelles, le pays n’en comptait plus…

Ce samedi premier juillet, malgré une pluie battante, une chaussée détrempée et un temps quasi automnal (entre 15 et 17 degrés), le public germanique retrouva quelque peu le goût assumé de la Petite Reine. Avouons que le propriétaire du Tour, ASO (Amaury Sport Organisation), avait bien préparé le terrain, jouant de sa toute puissance – historique et financière – pour tenter de réactiver la mécanique : relance du Tour d’Allemagne dès 2018, rachat du prestigieux Grand Prix de Francfort, attribution du Grand Départ du Tour 2017 à Düsseldorf… les gestes n’ont pas manqué. D’autant que quelques nouvelles gloires nationales – Tony Martin, Marcel Kittel, John Degenkolb, etc. – s’attirent plutôt les faveurs de la presse.  

jeudi 29 juin 2017

Christopher Froome: selon qu’il y soit vraiment… ou non

Le triple vainqueur détient les clefs de la 104e édition. En difficulté depuis le début de saison, le leader des Sky n’a rien gagné en 2017, mais il se déclare «en forme» et plus «frais que jamais». Beaucoup en doutent. À tort ou à raison? 

Route du Tour, envoyé spécial.
Illustration de cette quête errante de l’esprit aventurier, aimanté toujours par l’attrait même de son insoumission en tant que genre, le Tour se jette cette fois dans une sacrée inconnue. Celle-ci porte un nom, le plus célèbre du peloton actuel: Chris Froome. Et s’il convient de s’intéresser d’entrée de jeu au Britannique, alors que la 104e édition s’élancera samedi depuis Düsseldorf, en Allemagne, il suffit de suivre la logique du chronicœur pour en comprendre les raisons. Leader incontesté d’une équipe Sky (au centre de très nombreux soupçons de dopage depuis l’automne et l’hiver derniers), mais en difficulté physique et psychologique depuis le début de saison, en particulier lors du Dauphiné où il semblait avoir la tête ailleurs, le triple vainqueur de la Grande Boucle affiche un inédit «zéro» au nombre de ses victoires en 2017. De quoi surprendre. Et fantasmer un peu. 
 
Car de lui dépend l’essentiel des scénarios qui s’écriront d’ici trois semaines. Personne n’en doute, au point que ses adversaires eux-mêmes, sauf peut-être son «pote» et ex-équipier Richie Porte (BMC), se conforment déjà à la bonne volonté – ou non – du maître. «Si Froome est à son niveau habituel, qui peut croire qu’il ne gagnera pas son quatrième?», commente, lucide, Alberto Contador. Le tenant du titre préfère tempérer: «La concurrence est encore plus forte que lors des dernières années. Richie (Porte) est le favori, au regard de ce qui s’est passé dans le Dauphiné. Il était le plus fort en montagne et contre la montre. Il est l’homme à battre.» Mais Froome rajoute aussitôt: «Moi, je suis très en forme, je sens que je suis prêt. Je me suis reposé après le Dauphiné et je suis plus frais que je ne l’ai jamais été.» Nairo Quintana et Thibaut Pinot, tous deux sortis rincés et vaincus du Giro, sont prévenus. Sans parler de Romain Bardet, deuxième l’an dernier, qui lorgne avec envie sur le profil très montagneux de ce Tour. La vérité se résume en deux hypothèses: soit Froome «y est», et l’affaire paraît mal engagée pour les autres; soit il n’«y est pas», et nous aurons devant nous une jolie page vierge. Juste un indice: il y a un mois, la rumeur courait que Froome rejoindrait BMC en 2018. «Nous sommes dans un processus de prolongation avec Sky jusqu’en 2021», a tranché le Britannique, ce mercredi, en arrivant à Düsseldorf. L’esprit aventurier existe-t-il encore? 
 
[ARTICLE publié dans l’Humanité du 30 juin 2017.]

lundi 19 juin 2017

Gauche: droit d'invention

Comme l’affirmait Malraux, «la gauche n’est rien si elle n’est pas une grande voix collective». L’immense chantier de la reconstruction d’une perspective de gauche pour la France demeure le sujet central. D’autant que la séquence électorale qui s’achève ouvre une nouvelle page de notre histoire.

À quel point en sommes-nous du peuple dit «de gauche», si ce n’est pas là un non-sujet, à condition que ceux qui aspirent à le représenter ne lâchent jamais le fil d’Ariane – la lutte pour la justice sociale – reposant sur l’union du populaire et du régalien? La trentaine de députés de combat qui viennent d’être élu(e)s, FI et PCF, constitue la bonne nouvelle du second tour pour résister au macronisme faussement triomphant. Ils se feront entendre, soutiendront les mobilisations citoyennes, proposeront des idées alternatives, bref, elles et ils se distingueront aisément au cœur de cette vaste recomposition parlementaire plus sociologique qu’idéologique. Néanmoins, comme l’affirmait Malraux, «la gauche n’est rien si elle n’est pas une grande voix collective». L’immense chantier de la reconstruction d’une perspective de gauche pour la France demeure le sujet central. D’autant que la séquence électorale qui s’achève ouvre une nouvelle page de notre histoire.

Quoi que nous en pensions et malgré les déceptions, nous avons remis quelques points sur les «i»! Pour la première fois depuis des décennies, l’hégémonie du PS n’est plus d’actualité.

jeudi 15 juin 2017

Trompé(s)

Avec Macron, «il faut que tout change pour que rien ne change». 
 
Régime. D’artisanat tâtonnant qu’elle était, la fabrique de l’opinion – ourdie par la technocratie contemporaine dominante, les médias, certaines élites, les «économistes» de la haute, les tenants des classes supérieures, les maquignons CSP+ et autres, etc. – serait devenue industrie lourde, programmable à souhait ; et la manufacture des choses de l’existence réelle, un commissariat au Plan rangé dans les marges, renvoyé au rencart. Les complaisants, sans parler des collaborateurs de fortune qui osent tout, ont suivi le mouvement, passivement, lâchement. La matrice en tant que domination peut décider de tout, du moral, du bocal, du local, du primal, du sépulcral et d’une partie de notre à-venir, qui, encore une fois, nous échappe cruellement, comme si l’Histoire et son cortège de désillusions devaient se répéter... Dont acte. Notre univers politique a changé de base. Au moins en apparence: il marche sur la tête. Regardons lucidement. Il y a trois, quatre mois encore, tout semblait en place, ou presque, pour que les Français puissent enfin renverser la Ve République. Et voilà qu’elle nous revient en pleine face, de la pire des manières. Du fait d’un seul homme, rien ne la calme plus. C’est même à se demander... Ceux qui pensaient que nos institutions héritées du gaullisme étaient usées jusqu’à la corde se seraient-ils trompés ? Pas du tout. Et c’est bien le problème, qui surgit comme un cas d’école: en quatre dimanches d’élections, Mac Macron a réussi la démonstration absurde qu’on peut réactiver par les urnes un système moribond. Et, par une véritable OPA sur la démocratie, réinstaller au cœur de la République cette verticalité absolutiste de la monarchie républicaine dont les citoyens, majoritairement, ne voulaient plus entendre parler. Comment un énarque libéral, fils de la bourgeoisie provinciale ayant lissé ses costumes chez Rothschild, a-t-il intégré de manière jusqu’au-boutiste la logique d’un régime inventé par un ex-général d’armée? Ou, plus exactement, comment a-t-il compris que le suffrage universel, version présidentialisme, procédait uniquement d’un homme par le double effet de l’élection d’un chef de l’État et du fait majoritaire, lui l’ancien collaborateur de Normal Ier, lui qui venait de nulle part, sans même un parti à sa disposition il y a un an à peine?